par Stéphane Schultz • Articles, la Fabrique

Entretien avec Gabriel Plassat

Gabriel Plassat, ingénieur de l’ADEME et à l’origine du projet de la Fabrique, répond aux questions de Michael Thomas, fondateur de Wehicles.

Entretien réalisé par Michael Thomas de Wehicles

1/ Bonjour Gabriel, vous travaillez à l’Ademe en tant qu’expert Mobilité, pouvez vous nous en dire plus sur la mission de l’Ademe ?

L’ADEME couvre un champ large de missions depuis le co-financement de thèse de recherche jusqu’à l’appui à des projets en développement industriel en passant par plusieurs modes de communications vers le public, les collectivités, les industries ou encore les laboratoires. Ces missions sont menées dans nos thématiques de l’environnement et de l’énergie et couvrent des secteurs industriels historiques aujourd’hui en mutation. Nos actions suivent ces évolutions nous conduisant à explorer de nouvelles façons d’accompagner ces acteurs dans leurs changements de comportement. Le secteur des transports et des mobilités est clairement en train de se transformer, et c’est passionnant !

2/ Vous êtes également l’auteur du livre Mobilités et Transports du Futur, pouvez vous en quelques lignes nous résumer la vision développée dans cet ouvrage ?

Cet ouvrage est le reflet du blog Les Transports du Futur qui étudie, commente, analyse et tente de synthétiser les mutations de cette ancienne filière industrielle. Le numérique, l’arrivée de nouveaux entrants d’une part et les contraintes majeurs de ce secteur ouvrent de formidables opportunités et menaces que nous essayons de comprendre, de prévoir et d’anticiper. Ce blog permet de se relier à un écosystème très étendu de plus de 2000 acteurs couvrant de nombreux domaines des mobilités mais également de la santé, de l’assurance, des interfaces ou encore du blockchain –dont je suis sûr nous verrons bientôt les conséquences.

La capacité à se relier pour comprendre les évolutions, les signaux faibles devient essentiel.

3/ Quels sont selon vous les principaux freins au développement d’une mobilité plus efficiente et plus sobre d’un point de vue environnementale ?

Les acteurs historiques ont industrialisé des modes de transport permettant d’accompagner un développement économique et l’aménagement du territoire. Les produits mis en œuvre, comme l’automobile, se révèlent maintenant à la fois comme étant une solution et un problème. Dans l’étude de l’ADEME Visions 2030-2050 nous avons montré que l’atteinte du Facteur 4 n’est possible qu’en combinant le meilleur des progrès technologiques avec une évolution des comportements et le développement d’une offre industrielle de services de mobilité, appelé Véhicule serviciel, dont le covoiturage, les formes d’autopartage sont une des formes d’expression. Hors nous sous-estimons la difficulté, les freins à changer de mobilité. Ce changement, le passage d’un mode à l’autre ou le démobilité par un changement de son organisation ou de son mode de travail, doit être considéré comme un bouleversement intégral pour la personne. Cela touche ses pratiques, ses représentations, son organisation avec ses communautés. Ceux qui noueront avec les citoyens – usagers des relations capables de les accompagner pas à pas dans ce processus prendront un avantage certain.

4/ En décembre 2013, vous organisiez « Mutations Mobilités », un rassemblement de 100 décideurs réunis pour faire gagner 10 ans au secteur, qu’en est-il ressorti ?

Ce séminaire de 2 jours (dont les livrables sont accessibles par ce lien) a été l’occasion de partager un constat : les mutations ont lieu maintenant, elles touchent tous les acteurs et sont par nature imprévisibles. Les acteurs réunis, venant de tous horizons, ont démontré une formidable capacité à produire des visions contrastées du futur mais à s’écouter, à travailler pour faire émerger près d’une vingtaine d’idées ou d’initiatives dont certaines sont poursuivies aujourd’hui comme la Fabrique des Mobilités.

5/ Pouvez vous nous en dire un peu plus sur la « Fabrique des Mobilités »

Pensé au départ pour être un lieu physique dans lequel les acteurs pourront se réunir pour échanger, se rencontrer, monter des projets, Mobility Garden (nom de l’idée originale) a été travaillée pour aboutir à un nouveau dispositif de soutien à l’innovation. En échangeant avec les acteurs et des experts de l’innovation, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il manquait un dispositif permettant aux organisations d’innover à leur périphérie, de connecter les projets en rupture. La Fabrique des Mobilités change la façon d’accompagner les initiatives de ce secteur.

La Fabrique vise ainsi à maximiser les chances de succès des innovations de rupture sans assurer de soutien financier direct aux projets. La Fabrique apporte des ressources organisées (territoire d’expérimentation, réseau, conseils, moyens d’essais/calculs/prototypage, données,… ) aux entrepreneurs de groupes industriels ou de startups. Elle offre de surcroît aux territoires un partenariat pour introduire des innovations à même d’opérer des transformations de leur paysage de mobilité.

La Fabrique des Mobilités est un pari : celui de créer un environnement original de collaboration entre industriels, startups et territoires pour faciliter le succès de nouveaux produits et services à grande échelle. La Fabrique des Mobilités est soutenue par le Ministère des Transports, l’ADEME, la Plateforme de la Filière Automobile (PFA), Ouishare et NUMA. D’autres partenaires rejoignent progressivement cette dynamique qui se veut ouverte.

La Fabrique des Mobilités intervient ainsi comme le premier catalyseur dédié à un écosystème industriel en mutation. La Fabrique s’appuie sur les structures d’accompagnement existantes (incubateur, accélérateur, … ) pour augmenter les chances de succès des meilleurs projets, renforçant ainsi l’ensemble de l’écosystème. Plusieurs dizaines de projets sélectionnés pourront être catalysés tous les 4 mois. L’activité des entrepreneurs et des partenaires utilisant les ressources de la Fabrique permettra de générer des “communs”. Ces communs seront capitalisés, augmentant à leur tour l’attractivité et la performance de la Fabrique.

6/ Qu’entendez vous par « Communs », quel est l’intérêt pour les entreprises qui apporteront des contributions ?

Un commun est une ressource mise en partage et alimentée par une communauté qui met en place une gouvernance pour la gérer et la protéger. Les communs sont comme des organismes vivants : ni fixes, ni déterminés, ils évoluent avec leur environnement et leur contexte . Des personnes impliquées contribuent au commun et inventent les règles et normes pour le protéger. Peu de communs peuvent fonctionner de manière isolée. Ils sont presque tous des hybrides dépendant dans une certaine mesure à la fois de l’État et/ou du marché. Les données ouvertes, les logiciels libres, des prototypes, du temps passé pour travailler sur des normes et des standards, de la formation sur ce sujet, les communs sont nombreux !

La Fabrique, étant constituée à la fois d’entités publiques et privées, se veut  être la structure qui anime, facilite le travail de communauté(s) agissant pour identifier les communs existants, construire, améliorer, conserver les communs essentiels à cet écosystème. Concrètement la Fabrique aura un rôle pour déployer l’utilisation des communs comme OpenStreetMap (OSM) – déjà utilisé par de nombreux acteurs de la mobilité comme Géovélo, Navitia, Snips – de capitaliser, de susciter l’émergence et l’utilisation des communs, mais aussi d’accompagner les entrepreneurs à mieux utiliser les communs dans leur projet.

En augmentant le nombre et la valeur des communs, ces ressources constituent une richesse pour l’ensemble de l’écosystème dont les entreprises. Par analogie, IBM utilise largement les logiciels Linux, ces derniers étant mis à jour, corrigés, par une communauté mondiale.

7/ Comment est reçue cette initiative auprès des territoires ?

Nous souhaitons commencer par quelques territoires partenaires en France et idéalement un à l’étranger. Pour la collectivité impliqué, la Fabrique lui permet :

  • D’Etre en contact avec un réseau hautement qualifié et des projets innovants en rupture,
  • D’Etre le premier territoire à découvrir des produits/services, de nouvelles organisations et processus de créativité,
  • De Renforcer profondément ses relations avec la « Multitude », son engagement avec les générateurs importants de mobilité candidats aux changements (Université, zone industrielle, zone commerciale, …), les différentes communautés (étudiants, salariés de zone d’entreprises, association d’usagers des transports collectifs, association de cyclistes, …), et bénéficier des feedbacks des citoyens pour chaque itération.

Le territoire structurera ses ressources (humaines, physiques et numériques) et les mettra à disposition des porteurs de projets sélectionnés par la Fabrique pour permettre aux entrepreneurs de valider de nouveaux modèles d’affaires, d’itérer avec d’autres communautés. Nous travaillons avec plusieurs candidats intéressés.

8/ Quelles types d’entreprises peuvent candidater pour bénéficier des services de la Fabrique des mobilités ? 

Nous accompagnons avant tout des porteurs de projet, venant d’entreprise ou de start-up, qui ont atteint un certain niveau : un preuve de concept, des premiers utilisateurs, une équipe structurée. Nous les sélectionnons et concevons avec eux un parcours d’accompagnement adapté. Nous sommes complémentaires aux structures qui les hébergent (business unit, accélérateur ou incubateur) en leur apportant de nouvelles ressources, dont les communs, d’un réseau les liant (connecteurs), et de l’animation de cet écosystème. Nous souhaitons décloisonner à la fois les domaines techniques, mais également les structures d’accompagnement et capitaliser les bénéfices générés par l’activité de ces projets pour les redonner à tous les acteurs.

Les acteurs peuvent aussi participer en mettant à disposition des ressources. Là aussi il faut innover : une piste d’essais, des moyens de calculs, des maquettes numériques, des données d’usages, … Nous accueillons toutes les propositions.

9/ Quelles sont les prochaines dates importantes de la fabrique ?

Nous travaillons dans différents groupes de travail pour proposer en Juin une version Béta de la Fabrique des Mobilités. Chaque proposition est co-conçue en continu avec un premier cercle d’acteur lors d’ateliers. Tous les acteurs intéressés et motivés peuvent rejoindre cette dynamique.

Si tout va bien, la version industrielle sera présentée en Octobre 2015 et pourra accueillir les premiers projets.

Toutes les informations sur www.lafabriquedesmobilites.fr